Décollage du linatex dans les tuyauteries

Je vous invite à me suivre dans le moulin. Aujourd’hui, le contremaître m’a donné un ordre de travail qui détaille : 7e étage – colonne H – ligne W.F 2.3. Ce qui spécifie : démonter, réparer, si besoin, enlever et remettre du linatex sur 6 items. Si vous le voulez, je vous invite à nous suivre mes aides Paulo, Léo et moi, à qui je prête voix voulant qu’ils interprètent ce que j’ai ressenti les premières fois que j’ai eu à faire cet ouvrage, il y a plus de quarante ans passés.

Nous arrivons sur les lieux dans le moulin 5. Paulo tire le poste roulant des torches oxy-acétylene, pour Léo c’est un charriot plein d’échelles et d’escabeaux, et moi mon coffre à outils. Léo place un escabeau sous la porte du cône qu’il ouvrira pour y entrer une échelle de 8’ pi à l’intérieur. « Paulo, tu vas m’aider à poser les grosses buses (tip en bon français) pour chauffer, elles vont projeter une flambe d’environ 14’’ po de long et de 6’’ po diamètre. Léo, toi, tu vas aller à l’intérieur faire le décollage alors que Paulo et moi ferons le chauffage à l’extérieur ».

Pendant que nous nous affairons, Paulo attire mon attention au fait que Léo est partiellement dévêtu jusqu’à la taille, « Qu’est qu’il lui prend lui? » « Attends un peu, tu comprendras le pourquoi ». Montés sur des escabeaux ou sur des échelles, selon le besoin, nous tenons le bout du jet de flamme près de la paroi de métal, comme si on se contentait de brûler la peinture, geste sécuritaire qui permettrait d’en augmenter la chaleur sans mettre le feu au linatex que tire Léo de l’autre côté.

Lui, à l’intérieur, est monté au haut de son échelle tirant sur cette doublure chaude avec ses mains gantées de cuir qu’il découpe en morceaux qu’il laisse tomber pour les évacuer plus tard. Il est tout en sueur, il travaille dans un endroit clos où il fait très chaud où l’air est mélangé avec la fumée de la colle à base de caoutchouc qui a été diluée avec du naphta. C’est tout un cocktail aérien qu’il a respiré pendant plusieurs heures.

Une fois Léo sorti de son ermitage et descendu de son échelle, Paulo le regarde et me regarde en disant : « Maintenant je vois bien pourquoi Léo a enlevé sa chemise, son chapeau, ses lunettes avant d’entrer dans son « trou » ».

« Tu vois Paulo, quand il est à l’intérieur, nous présumons qu’il n’y a rien qui va lui tomber sur la tête, ses lunettes, il les a enlevées, car s’il les avait gardées elles seraient devenues pleines de sueur et de poussière, il n’aurait rien vu. Et pour sa chemise, elle aurait été toute trempée et il n’aurait pas pu s’essuyer avec, même ses bas dans ses bottines étaient humides. Maintenant, il va se diriger vers les toilettes pour un nettoyage rapide et nous rejoindra à l’atelier. »

Vingt minutes plus tard, notre trio est réuni. La partie du haut est faite, Léo sort son échelle, il n’en aura plus besoin, il posera une plaque de métal qui bloquera la base du cône et servira d’appui pour ses pieds et nous, le duo à l’extérieur, prendrons des échelles plus courtes. La tâche la plus difficile a été celle de Léo pour finir, la base n’a que 18’’ po de diamètre, il lui faut travailler entre ses jambes dans un espace limité, encombré de linatex. L’ouvrage est finie, on peut s’asseoir quelques minutes.

« Ok Léo, toi tu n’es pas à ta première expérience, mais pour toi Paulo, j’imagine que tu n’es pas à l’aise dans ce travail ». Pour moi, c’est la première fois que je manie un jet de flamme aussi gros et toujours dans une position instable, ce n’est pas grave, le pire a certainement été pour Léo qui a passé son avant-midi dans une chaleur insupportable à respirer un mélange d’air, de fumée couleur brun-noir, assaisonnée de poussière d’amiante. Je peux vous dire que je n’aurai pas une grosse faim ce midi avec tout ce que j’ai ingurgité depuis le matin.