Le convoyeur 5001

Une autre expérience, celle-ci aurait pu tourner au drame. J’eus à fabriquer et poser un déflecteur, barrière pour changer la direction de résidus de la fibre en direction d’une grande benne qui se déchargeait dans les wagons du chemin de fer. La garde, faite de fer d’un ¼’’ po d’épais, devait être fixée à l’intérieur de la structure dont la courroie avait 5 pieds de large qui se déplaçait beaucoup plus vite qu’un homme à pied.

La fibre arrivant d’une chute placée de façon perpendiculaire au convoyeur se déversait avec une si grande pression qu’elle poussait à l’extérieur celle qui y était déjà sur la courroie. Ce qui causait une accumulation de fibre au sol de façon continue, sur l’espace environnemental, que nous appelions dans notre jargon de métier, un « veau ».

Le règlement concernant la sécurité stipulait que c’était de la responsabilité de celui à qui le contremaître donnait le « Work Order » de verrouiller les commandes du moteur. Cette journée-là, c’est moi qui avais cette responsabilité. Comme mon aide Jean était de stature frêle, je lui suggérai d’aller cadenasser le moteur à ma place et pendant ce temps, moi je déplacerai les lourdes bouteilles de gaz placées sur le charriot des torches. Au bout de plusieurs minutes, il revient. « Tu as bien barré le moteur? » « Oui. » Nous entrons pièces, outils et nous deux dans le convoyeur.

De la courroie à la partie haute, ça mesure environ 36’’ po, c’est comme travailler sous la table de cuisine et moi je mesure près de 6 pieds. Il y a de la poussière partout, c’est normal, car nous sommes à l’intérieur d’une machine, assis en petits bonhommes sur un tissu d’amiante tissé, déposé sur la courroie. Je peux vous garantir que travailler dans une telle position, tantôt avec le masque à souder, tantôt avec des lunettes à brûler, tantôt avec le masque à respirer, ce n’est pas un cadeau, ce dernier prend vite le bord, merci!

Une fois l’ouvrage terminé et tous les outils sortis, je me dirige vers le commutateur pour le débarrer. À ma grande surprise, il n’y avait pas de cadenas, ça veut dire qu’à n’importe quel moment quelqu’un aurait pu démarrer le moteur du convoyeur, ce faisant nous, Jean et moi, assis sur la courroie, aurions eu une « Free ride » qui se serait arrêtée après une chute d’une centaine de pieds dans une grande benne qui servait d’entrepôt à poussière entre les voyages du train, vers la halde à rebuts. Je retourne vers Jean, furieux, je lui dis : « Tu n’as pas barré le convoyeur ce matin, pourquoi m’as-tu répondu que tu l’avais barré? » Il m’a répondu : « C’est que je ne l’ai pas trouvé et j’ai cadenassé le contrôle du moteur du ventilateur ».

Le moulin fonctionne 24 heures par jour, 6 jours par semaine. Cette pièce d’équipement ne peut arrêter de fonctionner, car en cas d’arrêt, c’est tout le moulin qui s’arrête. Donc, ce n’est que le dimanche que les électriciens peuvent vérifier l’état du moteur.

Imaginez-vous ce qui serait arrivé si quelqu’un avait parti le moteur, le corroie se déplaçait plus vite qu’un homme peut marcher, les deux petits bonhommes seraient tombés dans la benne, dans les rebuts poussiéreux par-dessus la tête, écrasés par leurs outils. Nous serions morts, Jean et moi, suffoquant, étouffés dans la poussière d’amiante.

Cette situation aurait donné raison à madame Kathleen Ruff, fondatrice et coordonnatrice de l’organisme RightOnCanada, lorsqu’elle prétend que l’amiante cause la mort des travailleurs de cette industrie. Là, elle aurait eu pleinement raison!