Début mai 1947. Sur la ferme, les gros travaux de semences sont finis. Au cours de la nuit précédent la fête des Mères, la Mionne, une jument de race belge, s’est détachée, sortit de sa stalle, et se dirigea vers la boîte où la moulée laitière destinée aux vaches était entreposée. D’un coup de tête, elle en ouvrit le couvercle et se gava de ce mélange à forte proportion de mélasse. Si c’est bon pour une vache, ce doit être aussi bon pour un cheval. Elle a profité de sa chance pour s’empiffrer en ignorant les conséquences.
À l’heure de la traite des vaches, nous en donnions 2 fois par jour un bon plat, ce qui les incitait à venir vers l’étable et aussi le sucre aide la digestion, car elles sont comme des usines qui transforment l’herbe en lait.
Aujourd’hui, c’est dimanche, les chevaux ne travailleront pas, ce qui fait que l’on va prendre la Mionne pour aller à la messe, ça va l’aider à digérer la moulée qu’elle n’est pas habituée à manger.
Il fait beau. La température est un peu fraîche, mais on est bien dehors. Maman, toujours adroite et fière de l’être, s’est fait un petit chapeau décoré d’un bouquet de fleurs et porte un gilet de laine beige. Papa, lui, porte une cravate sur sa chemise blanche. Quant à moi, je suis debout à l’arrière de la voiture, oui, debout, car je veux pas faire de pli sur mon habit que Maman a repassé hier. « Envoie Mionne ». On part. Elle trottine depuis cinq cents pieds environ et s’arrête. Et là, elle va faire deux choses en simultané : elle lève la queue à l’horizontal et va propulser de son arrière train, dans notre « direction » un « quelque chose » qui aurait environ 4 » de diamètre et 18 » de long et qui nous arrive en pleine face.
On se regarde. C’est comme si une fée qui d’un coup de baguette magique aurait changé les tout le décor : tout est de couleur chocolat au lait, excepté les 6 ronds blancs de nos yeux ébahis et ça sent « fort la ménasse ». Impuissants, il ne nous reste plus qu’à rire de notre situation imprévue et répugnante.
La décision est vite prise. ll nous faut retourner à la maison. Le petit Jésus, lui qui voit tout et sait tout, il sait bien que Maman n’a pas de besoin de la bénédiction de monsieur le Curée pour continuer d’être une mère exemplaire et une épouse fidèle. Nous n’aurions pas pu créer un déguisement plus original pour passer les « Mardis gras » le printemps dernier.
Quant à moi, j’ai préféré conserver intact le goût de la « ménasse » dans laquelle nous « noyions » les bouchées de pain de ménage plutôt que de passer ma langue sur mes lèvres pour en connaître la différence.
Quand j’ai vécu cette expérience surprise, il y a 3/4 de siècle passé, j’étais bien loin de me douter qu’en 2015, si j’avais à revivre cette expérience, l’adolescent que j’étais n’aurait qu’à signaler sur son téléphone intelligent le numéro de Qualinet. Ces gens ultra rapides qui peuvent nous sortir d’un sinistre avant qu’il soit arrivé.
Là, j’ai été obligé de me qualineter moi-même et en surplus, il m’a fallu qualineté la queue de cette grosse « serveuse » de Fast Food de plus de 1 500 livres qui n’a démontré aucun regret en agissant dans son dos.
« Dis Maman, est-ce que c’est ça que les Américains appellent « Fast Food Service »?
Lorsque j’ai présenté mon texte à Renée, elle m’a fait constater que « je suis toujours bien de mon temps » Sans le savoir, j’ai fait le même lien qu’un caricaturiste de Charlie Hebdo en mars dernier!
