Expériences de Roger

Été 1940. Les foins viennent de commencer, au premier voyage à entrer dans la grange, Papa dit qu’il serait bon d’huiler les poulies et le chariot de la fourche à foin. Roger se porte volontaire, il était toujours prêt à aider n’importe qui et pour n’importe quoi. La track est à environ 30’ du sol, au sommet de la grange, il n’y a qu’un seul moyen : « Je vais monter avec la première fourchetée de foin ». Papa pique une petite fourchetée, Roger s’installe entre les montants de la grande fourche, se couche sur le foin, le huilier près de lui. Je conduis la « Nellie », la fait avancer tranquillement et ralentit encore lorsque la fourche arrive en haut pour joindre le chariot qui l’amènera jusqu’à la poulie du bout.

Je fais faire demi-tour à « Nellie » et reviens à la grange. Roger, une fois son huilage fini, lance l’huilier en bas. Le « carré », endroit où on va mettre le foin, a été complètement vidé, il ne reste que les perches pour isoler le foin du sol. Roger se recouche sur le foin : « Ok, Papa, je suis prêt. » Papa tire sur le petit câble qui déclenche la fourchetée; le foin sur lequel il est couché descend plus vite que lui, on aurait dit d’un crapaud, les quatre membres étendus, en chute libre, le foin frappe les perches et rebondit vers le haut pour aller recueillir Roger qui arrive juste à ce moment-là. C’est comme si tout avait été arrangé avec le « gars des vues ».

Une autre de Roger. C’est la guerre. Automne 44. Les armes sont défendues, Papa en a deux. Bruno, frère d’Honoré, donc beau-frère de Maman, est déserteur de l’armée, il se cache…
C’est l’heure du souper. Maman : « Ok, le souper est prêt ». Roger a un fusil de chasse, calibre 12, dans les mains, va l’accrocher au plafond au-dessus du lit des parents, endroit inaccessible aux enfants, et lors de son retour, Papa lui tend la carabine 38-55 à répétition et glisse dans le magasin une cartouche, Roger n’a pas vu la manœuvre de Papa. Il la prend, fait le mouvement pour la sortir du magasin pour la mettre dans le canon et vise le cornet de téléphone. BANG! Le souffle de l’explosion a éteint la lampe à l’huile placée au centre de la table, il fait noir comme chez le loup, le « BANG » a rendu tout le monde sourd; je vous dis que ça fesse dans une petite pièce, on est tous hébétés, personne ne parle et ne sait rien de ce qui arrive. Papa a toujours un allumeur sur lui, car il fume la pipe, rallume la lampe, on est tous blancs comme des cadavres. Roger, debout, l’arme à la main, est aussi mystifié que tous les autres, car il ne savait pas qu’elle était chargée. Papa, lui, avait placé la cartouche dans le magasin et non dans le canon, et n’avait pas présumé le geste de Roger. Le plus chanceux a été Jean-Louis, car il était assis sous le téléphone, car Roger avait visé le cornet, il a bien réussi, car le dispositif dans lequel on parle n’était plus là, et des morceaux avaient laissé des marques sur une tablette à la base du téléphone qui était fixé au mur.

Sans cette tablette, Jean-Louis aurait été blessé. Remis de nos émotions, nous nous replaçons à table pour souper que l’oncle Ernest qui restait tout près, arrive, nous regarde, tout le monde est encore sous le choc et sans voix et dit : « Ourdi (c’est son patois), moi je ne reste pas icitte, et je retourne chez-nous. » Ce qu’il fit. Nous avons été chanceux, car personne n’a été blessé.
Comme je l’ai mentionné plus haut, les armes à feu sont illégales, et c’est évident que ces dégâts au téléphone en sont la cause. C’est Papa qui parle : « Les enfants, il ne faut absolument pas parler de ça à personne, car si ça se sait, il se pourrait que l’on ait une grosse amende à payer, peut-être la prison ». « Ok, Papa, on a compris. »
Une autre affaire, devinez qui la causée?
C’est l’hiver d’après, Roger tend des collets pour prendre des lièvres dans le bois près de la maison. Il constate qu’il n’est pas le seul à récolter ses prises. Ça semble être un renard par les traces et aussi il constate qu’il y a des trous dans la neige, s’en approche d’un pas et à sa grande surprise, une perdrix sort de la neige à une couple de pieds plus loin. Dans les périodes de grand froid, au lieu de se faire geler sur les branches d’un arbre, elles se lancent tête première dans la neige molle, ainsi elles profitent de l’isolation de la neige. Il retourne à la maison prendre le fusil de chasse et glisse la cartouche tout de suite dans le canon dont l’autre bout est appuyé sur le plancher. Par fausse manœuvre ou malchance, il pousse sur la gâchette et BANG! Les plombs de la balle ont traversé le plancher et se sont réfugiés dans une caisse de boite de saumon que Papa avait acheté la semaine avant. Pour boucher le trou fait au plancher, il y entra dedans la cartouche vide.
En voulez-vous une autre?

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