L’épopée du P’tit Nicolet

Histoire d’un moulin et d’une usine de pâte et papier

Le Canton de Shipton était le plus étendu des ‘‘Eastern Townships of the Lower Canada’‘ et regorgeait d’un immense potentiel pour les industriels au début des années 1800. Depuis, le Canton a été amputé pour devenir l’actuel Canton de Cleveland.

Le Canton de Shipton était situé sur les contreforts des Appalaches, les pentes fortes et les chutes de ses nombreux cours d’eau offraient des sources d’énergie naturelles et fiables et moins dispendieuses que la vapeur obtenue par la combustion du charbon ou de bois.

La papetière ‘‘Lotbinière Pulp’‘ située à Villeroy, sise sur la plaine du Saint-Laurent, décida de construire un ‘‘moulin à papier’‘ au P’tit Nicolet pour harnacher les 100 pieds de dénivellation formés par une chute et une forte pente de la rivière Nicolet dans le Canton de Shipton à 2 miles de Danville.

Par la suite, des industriels américains conscients de ces avantages décidèrent de mettre ses atouts à profit en construisant une usine de transformation de bois en pâte à papier.

À 500 pieds en amont de ce qui allait devenir le moulin, on érigeât un barrage de 30 pieds de haut pour garantir une réserve d’eau. De ce barrage, on construisit un ‘‘flume’‘ (tuyau d’alimentation) de 6 pieds de diamètre jusqu’au moulin pour motoriser de grosses meules d’émeri pour user le bois et en faire une pâte brute qui deviendra papier après avoir passé une série de manipulations pour en retirer l’eau qu’elle contenait.

Le bois résineux arrivait en billes de 4 pieds de long transporté par camion pour être déchargé en un empilage de plusieurs pieds de haut pour former une réserve de plus de 2 000 cordes à certains moments.

Nicolet Paper, P’tit Nicolet, Canton de Shipton, années 1920-1930

Ce produit que l’on disait fini ici était expédié par train à partir de la gare de Danville en direction des USA. Il deviendra, encore une fois, la matière première d’usines américaines pour en faire un produit plus spécialisé. Au cours des années 1950, l’expédition par camion du produit fini fut trouvée plus avantageuse que le transport par train et confiée à un camionneur local.

Le moulin donnait du travail régulier à plus de 80 hommes en été et à 3 équipes de 20 hommes en hiver, qui œuvraient tous 6 jours/semaine. Les réparations importantes étaient faites le dimanche. Le village comptait plus de 40 maisons dont la plupart abritaient de très grosses familles. Il y avait une école et deux magasins, ce qui constituait le P’tit Nicolet.

L’employeur créait un climat social chaleureux en organisant des activités sportives pour les résidents de tout âge. Fait particulier, au P’tit Nicolet l’électricité provenait de sa centrale pour l’éclairage des résidences privées.

Cette industrie locale et rentable ne connut aucun arrêt occasionnel jusqu’au moment où les enquêteurs du fisc découvrirent des failles dans sa comptabilité. L’entreprise fut mise sous tutelle et forcée de faire faillite. Ce qui causa sa fermeture et la vente de ses biens en 1966.

Dès les débuts de l’entreprise en 1920, plusieurs pionniers ont quitté leurs régions natales pour devenir des témoins participant à la vie et la gestion du moulin et de l’usine situés au P’tit Nicolet.

Plusieurs noms demeurent connus : le surintendant E. Barlow, assisté du contremaître Wilfrid Marcotte dirigeant entre autres les employés : Andrew, Barlow, Blake, Boissonneault, Bossé, Bourner, Fréchette, Noble, Pruneau, Albert Bédard, Martin Lallier, Philippe et Léo Montmagny.

Il y eut aussi la famille Couture, incluant le grand-père et le père de Gilles. Ce dernier, heureusement toujours de ce monde et à la mémoire vive, m’a servi de MÉMOIRE VIVANTE pour nous faire revivre son petit coin du Canton de Shipton.

Gilles, résidant en face du moulin avec sa nombreuse famille, se rappelle quelques souvenirs…

Son père était contremaître et son grand-père était le conducteur de deux gros boeufs qui servaient au transport des plaquettes de pâte de bois jusqu’à la gare de Danville.

Charge de billes de pitoune transportés par des boeufs, Nicolet Paper, P’tit Nicolet, Canton de Shipton, années 1920-1930

Oui, ça leur exigeait un grand effort pour gravir et descendre les 3 dénivellations de la route dont la plus abrute était celle du moulin bâti au fond de la côte.

Important dénivelé de la route à l’usine de Nicolet Paper, Canton de Shipton, années 1920-1930

Une fois, son grand-père s’est arrêté près d’une haute cordelle de pitoune qui retenait en place une empilade de bois placée pêle-mêle pour parler à un homme. Il se tenait debout près des chevaux lorsque la pression exercée par l’empilade de bois sur la cordelle devint tellement forte que cette cordelle se renversa et couvrit les chevaux et le grand-père. L’homme témoin de l’accident cria à l’aide.

Le grand-père eut la vie sauve, car la grosseur des chevaux lui servit de protection. Il était blessé, mais capable de faire entendre sa voix aux sauveteurs qui se dépêchaient d’enlever le bois.

Il subit de très nombreuses contusions, plutôt superficielles. Le cheval le plus près de la cordelle a été mortellement blessé et l’autre a subi le même sort le lendemain.

Le moulin a servi de deuxième résidence à Gilles. Tout jeune, il adorait s’assoir sur le dos d’un des bœufs qui tiraient un traîneau utilisé pour approcher la pitoune du moulin. Il était devenu leur mascotte. Il connaissait cette résidence secondaire et toutes les machines et leur fonctionnement. À l’âge de 14 ans, son nom était déjà sur la liste des employés.

Trois immenses pins séculaires ornaient la façade de la grande maison familiale qu’il a acheté de son père quand ce dernier prit sa retraite. Il profita de la liquidation des biens de la compagnie pour acquérir une terre pour élever jusqu’à 50 animaux à bœuf. Cet emploi peu exigeant lui permit d’occuper un emploi à la Johns-Manville jusqu’à sa fermeture.

Deux ponts ont coexisté sur cette section de la rivière avant la construction de cette fabrique de pâte qui occupait la partie la plus basse de la rive nord de la rivière tandis que sur la rive sud, il y avait eu un moulin à scie pour le bois de charpente. Il avait été alimenté par du bois provenant du Mont-Ham situé en amont et transporté par la drave.

Deux maisons provenant de cet endroit furent déplacées, une à Asbestos et l’autre vers Danville. La première maison à 2 étages provenant d’un endroit situé près de ce qui avait la première scierie avait été déménagée près de la rue Manville, 2e voie d’accès à la Ville d’Asbestos qui fut nommée rue Manville dans la paroisse Saint-Barnabé.

La maison fut déplacée à travers champs, tirée par un simple cheval attelé sur un cabestan, instrument qui ressemble à un treuil dont l’axe principal est vertical dont la partie supérieure se rattache à un long levier au bout duquel le cheval est attelé, le tout monté sur une large plate-forme déplaçable, ancrée au sol. À chaque tour que le cheval faisait, la maison s’approchait d’autant.

Modèle d’un cabestan

Il y eut un problème : il ne fallait pas obstruer la voie ferrée de la compagnie. Une entente régla le litige. La maison fût supportée par un ensemble de poutres placées à l’horizontal, etc. Une fois rendue en place, elle servit de maison privée, ensuite elle fut transformée et agrandie pour devenir un hôtel appartenant à la famille Béliveau. Plus tard, cette résidence est devenue la Résidence Saint-Barnabé, une maison pour personnes âgées qui a fermé ses portes le 1er juillet 2021.

Le second édifice à un étage situé sur la route qui débouchait au pont de fer désaffecté et hors d’usage servait comme bar et lieu de réception. Elle fût déplacée sur la route 255 à l’entrée de Danville en face de la cantine La Reine de la patate pour servir de motel. L’endroit, célèbre, fut longtemps connu sous le nom de Mar-Lodge.

Après des années de grandes activités, ainsi se termina l’épope du P’tit Nicolet vers la fin du vingtième siècle.

Charles-Émile


Source : Wikipedia

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