Ce sont nous, travailleurs syndiqués, qui sommes responsables de l’origine de la phobie de l’amiante

Cher lecteur, chère lectrice, 

Je vous propose une nouvelle série d’articles qui portera sur la réalité de l’amiante, telle que je l’ai connue à Asbestos.

Ce sont NOUS, les TRAVAILLEURS SYNDIQUÉS de l’amiante, qui sommes à l’origine de la phobie de ce minerai. Pour appuyer mon affirmation et ma croyance, au cours des prochaines parutions de mes Carnets de Charles-Émile, cet hiver à chaque 3 du mois,  je vais vous raconter l’histoire d’un gars, ferblantier, qui a travaillé toute sa vie dans l’amiante. Cette histoire, c’est la mienne, je vais vous informer de ma réalité. Je parle d’Asbestos, de ce que je connais, je raconte tout simplement ce que j’ai vécu.  Ailleurs, je ne peux pas dire ce qui était différent ou semblable dans d’autres endroits producteurs d’amiante, je peux seulement penser que l’environnement était semblable.

Le 3 janvier prochain, je vous entretiendrai de ce qu’on m’a dit, de ce que j’ai entendu, de ce qu’on disait concernant les grèves de 1939 et de 1949.

J’ai été élevé, j’ai grandi, j’ai travaillé dans l’amiante d’abord comme travailleur – de jeune adulte qui débute en 1953 à la Compagnie Johns-Manville, la CJM comme on l’appelait, après la fameuse grève de l’amiante d’Asbestos de 1949 – jusqu’à ma pré-retraite par manque d’ouvrage en 1989 en raison de la phobie de l’amiante qui s’est amplifiée de 1949 à 1989, la mort de l’industrie.

Aujourd’hui, je vous dépeins d’abord la vie quotidienne au moulin, sur le site de la compagnie et dans toutes les maisons d’Asbestos où l’amiante était présente dans chaque particule d’air que l’on respirait, tous : travailleurs, famille, enfants, aînés, citoyens et animaux d’Asbestos.

En 1945, ma famille s’installe sur une ferme située à un mille à l’est de la ville d’Asbestos. À cette période dans la mine, le transport du minerai se faisait à l’aide de plusieurs rames de wagons tirées par locomotives à vapeur chauffées au charbon. Il était déchargé à un concasseur primaire pour être dirigé à un séchoir alimenté lui aussi au charbon. Ensuite, un convoyeur le montait au haut du moulin pour lui faire toute une série de traitements pour « ouvrir » la roche afin qu’elle laisse sortir la fibre qui était aspirée par d’immenses ventilateurs qui la soufflait dans des « cyclones », genre de cônes d’une dizaine de pieds de diamètre en haut reposant sur des valves rotatives.

Cones_amiante

Le duo air et fibre arrivait dans le côté situé au haut du cône, ce qui causait un courant circulaire à l’intérieur, la fibre plus pesante se pressait contre la paroi vers la valve rotative au bas, tandis que l’air plus léger était poussé vers le centre pour être aspiré dans un tuyau qui le rejetait vers l’extérieur. La fibre sortant de la valve rotative tombait sur un sas.

Une fois sélectionnée, la fibre était dirigée, selon sa longueur vers un tuyau pour être ensachée dans des poches de jute, qui étaient cousues à la main à l’aide d’une grande aiguille croche, avant d’être tirées à bras, certains tiraient jusqu’à 4 poches à la fois parce qu’ils étaient payés à la performance, vers une chute en forme de « U » vers le plancher à l’étage inférieur. De là, elles descendaient une à une pour se déposer à la verticale sur l’épaule d’un « shipper » (expéditeur) qui la transportait, soit dans un wagon, soit dans un grand camion, selon la destination.

Ça prenait des gars forts et résistants, en titi, pour transporter à l’épaule, pendant huit (8) heures des sacs d’amiante de 100 livres sur une distance de plus de 100 pieds pour aller la déposer sur une pile jusqu’à 10 sacs de haut. Pas surprenant que les « shippers » expérimentés avaient l’oreille droite en « chou-fleur ». Une chance qu’il y avait des « spellows » pour leur permettre de griller 4-5 cigarettes avant de retourner au boulot.

Aucune pièce d’équipement n’était recouverte à part les machines qui servaient à « ouvrir » la pierre. La charpente des moulins faite de bois subissait une forte vibration continuelle. Les fenêtres aux vitres manquantes laissaient entrer des courants d’air; à certains endroits, on avait de la difficulté à voir à plus de 10 pieds de distance, tellement la poussière était dense.

Plus haut, j’ai mentionné que l’air sortant des cyclones était rejeté dans une grande salle où il n’était plus en mouvement forcé genre « salle de repos », où la fibre en suspension se déposait sur le plancher avant d’être ramenée au moulin. Ce principe « Cottrell » était utilisé pour purifier l’air dans d’autres genres d’industries, aujourd’hui ce procédé est désuet.

L’air sortant de cette « salle de repos », devenue indésirable et inutile, retournait à l’atmosphère. Une fois dehors, s’il ne ventait pas, cet air contenait encore, en suspens, la fibre d’amiante d’une certaine longueur, se mélangeait à l’atmosphère et se déposait sur la ville. Au cours d’une nuit calme, on aurait dit une légère couche de neige sur la ville. Au matin, l’activité humaine la chassait du décor. En été, tous les moustiquaires se teintaient de gris, le linge étendu sur la corde par les ménagères séchait bien mais prenait teinte de grisâtre. Dans maison, si les fenêtres étaient ouvertes, il y avait de la poussière blanche partout.

On dirait qu’il y avait toujours une légère chute de neige à Asbestos, à toute heure du jour, peu importe la saison.

Pour être à la mode, même la neige changeait la couleur de son manteau. Comme le vent souffle plus souvent vers l’est, donc en direction de notre ferme, il n’y avait pas d’exception, toute la nature se paraît de ce triste coloris. Arrivait le temps des foins, par temps chaud et sec, on s’empressait de le couper. La lame de la faulx qui agitait la base de la tige faisait monter la poussière qui retombait un peu plus loin.

Ensuite, c’était le râtelage, la mise en « veilloche » et le chargement pour finir dans la grange. À ce moment, une grande partie de la poussière était servie aux animaux au cours de l’hiver. Eux la reniflaient et la mangeaient, alors que nous travailleurs respirions le même mélange air et fibre. L’été, le menu au pacage, c’était l’herbe et, encore et toujours, poussière d’amiante. Seraient-ils immunisés contre les méfaits de ce minerai? Car plusieurs générations d’animaux en ont mangé pendant plus de 100 ans. Et ils ne sont pas morts amiantosés, à ce que je sache! C’est comme si seulement l’être humain pouvait être victime d’amiantose, a-t-on fait des tests sur les animaux?

J’ai simplifié au maximum la description de l’usinage.

Nouveau moulin à la CJM

  1. À Asbestos, c’est l’ouverture du nouveau moulin #5 de la Compagnie Johns-Manville. Douze (12) étages totalisant 200 pieds de hauteur, tous les planchers en ciment. Les contours lambrissés d’amiante-ciment. Quant à l’équipement pour traiter la fibre, il n’y a peu de différence entre l’ancien et le nouveau, là s’arrête la ressemblance.

Le nouveau moulin bâti par CJM à Asbestos utilisait sensiblement le même procédé pour le traitement de la fibre, mais il réutilisait l’air en le filtrant et ne rejetait rien à l’extérieur. Si une fenêtre était ouverte, l’air extérieur était aspiré.

La succion de l’air sur une distance verticale de près de 200 pieds causait une pression négative dans la salle de filtrage. Pour parvenir à l’intérieur de cet endroit, il y avait une salle de décompression, on actionnait une valve près de la porte d’entrée qui neutralisait la pression dans cette antichambre. Si non, la porte était impossible à ouvrir.

Ici tout est recouvert, on ne peut même pas voir de quelle couleur est la fibre, excepté à sa sortie d’un groupe de sas dont le mouvement vibratoire se faisait à l’horizontal, où elle tombait sur un rouleau fait de grillage placé sous un aspirateur qui la menait à un cône.

Ce qui fait la grande différence des deux moulins est :

  1. Le contrôle de l’atmosphère ici infiniment moins de poussière et de la température intérieur beaucoup plus stable
  2. Le contrôle sur la qualité et la longueur de la fibre
  3. La capacité d’une très grande production

Je peux vous dire que si l’amiante était aussi nocive qu’on le dit maintenant, ça ferait longtemps qu’il n’y aurait plus vie autour de cités productrices de ce noble minerai.

Prochain sujet du 3 janvier 2016 : les grèves de l’amiante à Asbestos en 1939 et de 1949.